Je blogge, tu blogges, nous bloggons…

critique T'ar ta gueule à la récré Emery Doligé
Comme promis, un premier billet sur mes lectures estivales.

Quand j’ai ouvert ce blog en avril 2010, les blogs étaient presque déjà en déclin. J’ai jamais vraiment suivi les modes, de toutes façons. L’avènement des réseaux sociaux et le lancement des smartphones étaient déjà en train de rebattre les cartes et de privilégier les textes courts, puis l’image, aux textes plus travaillés, plus longs, plus fouillés.

À l’époque, j’avais un blogroll dans le pied de page. Il n’y en a plus parce que la majorité des sites que je recommandais à l’époque n’existent plus. Parmi eux, Choses Vues de Emery Doligé.

Un autre temps

Je n’ai pas découvert le blog de Mry avec l’image du sein de Sophie Marceau qui l’a lancé en mai 2005, mais quand je me suis inscrite sur Twitter, en mars 2010. À l’époque, Mry était déjà un « influenceur », et je le lisais, et le suivais sur Twitter. J’observais plus que je ne participais.

Je me suis abonnée au compte d’Emery peu de temps avant le 5000ème abonné, dont il a annoncé qu’il gagnait un déjeuner en sa compagnie. Je suis sortie de ma réserve habituelle pour en réclamer un, moi aussi, trop bête de l’avoir raté de peu, en 140 caractères. Et je l’ai eu. Ça a lancé ma carrière de râleuse sur Twitter, le meilleur moyen de joindre un service client encore aujourd’hui.

Après notre première rencontre, j’ai souvent croisé Emery, ou plutôt Mry, dans ces soirées parisiennes où son statut d’influenceur lui donnait ses entrées. Il était partout.

Je m’étais donc promis de lire le livre d’Emery Doligé, T’ar ta gueule à la récré – Confessions d’un influenceur, à sa parution en Octobre dernier. Je n’ai trouvé le temps qu’au bord de la piscine cet été. Mais je l’ai lu quasiment d’une traite, c’était mieux.

Prise de recul

Avec une distance revendiquée, Emery dissèque dans son livre Mry avec la froideur qu’on réserve à ceux qu’on a aimés. Il écrit toujours aussi bien qu’à l’époque de son blog, et j’imagine aisément l’effet cathartique qu’a dû avoir cet exutoire.

Il n’avait pas à l’époque ma méfiance envers les vanity metrics, au contraire, et il parle avec beaucoup de franchise – voire de maturité ? – de sa recherche du buzz, du sujet à controverse, pour faire grimper les chiffres qui comptaient à l’époque. Le livre oscille donc entre analyse clinique et empathie bienveillante envers le personnage qu’il s’était créé et qui prenait de plus en plus de place. Cadeaux, invitations, chroniques radio, il s’est laissé entraîner dans une spirale pas si infernale jusqu’à ne plus vraiment savoir qui il était, Emery ou Mry.

D’abord chronologique, le livre revient aussi sur l’âge d’or des blogs, au milieu des années 2000. Une époque sans réseaux sociaux, sans fibre optique, sans Youtube ni Netflix, sans smartphones… Il analyse les travers et les mécaniques de cette « influence  » qui a transformé certains en hommes ou femmes sandwich aux services d’une ou plusieurs marques, et qui l’a transformé lui en « sale con », comme il le reconnaît avec la lucidité qui éclaire chaque page.

Il permet également une plongée dans le microcosme du Web français du début du siècle : on retrouve au fil des pages d’autres noms connus du Web, de la blogosphère, de la comm ou des médias. À ce titre, il y a un côté « témoin de l’époque » qui confère au livre une autre dimension que l’introspection originelle. Il permet de se replonger dans les pratiques maladroites de la période : les agences RP qui ne savaient pas faire la différence entre journalistes et bloggeurs, les marques qui ne savaient plus quel tapis rouge dérouler, les journalistes jaloux, les pratiques douteuses de la ligue du LOL

Prudence ou lâcheté

J’ai déjà beaucoup évoqué dans ce blog que je ne prête pas trop attention aux vanity metrics, je m’oblige même à garder la tête froide quand mes chiffres s’envolent – de façon très modeste, tout est relatif… La première fois qu’ils s’étaient affolés c’était d’ailleurs grâce à Mry, qui avait cité notre rencontre en Juin 2010, et mon blog, dans son JiDéDé, sorte de récap hebdomadaire de sa semaine.

Emery en parle très bien dans son livre : il a découvert les boutons sur lesquels appuyer pour faire découvrir ses écrits, il est entré en discussion avec les trolls, il a même apprécié ces joutes verbales et écrites avec des inconnus… Ses passages sur les bloggeuses mode, qu’il prenait un malin plaisir à provoquer, en sont une des preuves détaillées dans le livre.

Je me suis rendue compte à la lecture que je m’interdis justement les sujets à controverse. Peur du fight ou de me dévoiler ? Je fais finalement assez attention à ne pas ouvrir de débat sur les sujets clivants, à ne pas me positionner d’un côté ou de l’autre des lignes de fracture, à ne pas faire de vagues… Je m’autocensure dès qu’un sujet me paraît glissant. Oh, je peux pousser des petits coups de gueule gentillets dans ces pages web, mais sur des sujets fédérateurs. Mes piètres stats en sont une preuve évidente.

Une introspection pudique, une page d’histoire écrite par l’un de ses protagonistes les plus proéminents, une leçon de sagesse sur le vrai sens de la vie, T’ar ta gueule à la récré mélange subtilement les genres dans une plume impeccable. Emery n’est plus ce « sale con » d’Mry, et c’est tant mieux. Mais il m’a fait une nouvelle fois réfléchir, et je l’en remercie.

Illustration : couverture du livre T’ar ta gueule à la récré de Emery Doligé

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