Des trous dans la raquette

C'est pas gagné...

Vous vous souvenez de la tactique de la Corée du Sud ? Dépister – Tracer – Isoler. La France a décidé de le faire, et on entend à longueur de chaînes infos les politiques se féliciter du nombre de tests effectués chaque jour.

Sauf que… Il y a des trous dans la raquette. Et pas que des petits.

Une histoire

Je vais donc vous raconter l’histoire d’Anatole*.

*Le prénom a été modifié, parce que je vais parler de trucs médicaux. C’est assez grisant, j’ai toujours voulu changer un nom pour protéger l’anonymat d’une source.

Anatole donc, apprend le week-end dernier par un des professionnels de santé qu’il voit souvent que ce dernier a des symptômes du Covid19 et va se faire tester. Anatole a la gorge qui gratte et un peu mal à la tête, donc il appelle directement son médecin, histoire de ne pas prendre de retard – ni de risques.

Le médecin confirme qu’il vaut mieux un test – même si les symptômes sont tellement génériques que ça pourrait être tout et n’importe quoi. Anatole se retrouve donc samedi matin avec une ordonnance pour un test en bonne et due forme. Il va sur son moteur de recherche préféré trouver un labo pas loin de chez lui pour faire le prélèvement.

Et là, c’est le drame…

Il faut savoir que le samedi, les endroits de prélèvement accessibles à tous dans la rue sont fermés à Bordeaux – oui, Anatole est de Bordeaux comme moi. Du lundi au vendredi, mais pas le week-end. C’est vrai, c’est connu, les gens qui travaillent ont plus de temps la semaine, n’est-ce pas ?

Quant au drive piéton et voiture du CHU Pellegrin ouvert le week-end, il est injoignable par téléphone, et sur Internet, le premier rdv est proposé… 8 jours plus tard. Ça fait loin.

Après maintes et maintes recherches, Anatole identifie quelques labos qui sont fermés le week-end aussi mais font bien le test PCR (tous ne le font pas). Il faudra donc attendre lundi pour les appeler…

Lundi matin, dès 7h, Anatole essaie d’appeler les labos sur la liste. Et déchante rapidement… Quasiment aucun ne décroche – mais quasiment tous ont un joli enregistrement qui dit qu’à cause du Covid ils ne décrochent pas et qu’il faut aller sur Internet. Sur Internet, pas de place avant… 8 jours plus tard.

Anatole insiste, finit par joindre un labo, qui lui dit qu’il ne peut pas venir puisqu’il avait des symptômes (un mal de crâne et la gorge qui gratte le samedi, rien le lundi, mais bon). Mais il y a un autre labo de la même chaîne qui prend les « symptomatiques » sans rendez-vous l’après-midi uniquement. C’est un peu plus loin mais c’est le jour même. Et ça semble d’autant plus important que le fameux professionnel de santé a prévenu Anatole qu’il était positif. Autant prendre les devants avant l’appel de l’ARS pour « cas contact », non ?

Un long après-midi

Anatole se dit qu’il ne doit pas être le seul à aller à ce labo, donc arrive 30 minutes avant l’horaire officiel d’ouverture… Et découvre que la file fait déjà presque 50 personnes devant lui.

En fait il n’a pas compté, mais la patronne du labo, effarée de la file à l’ouverture à 14h, si. Et elle coupe la file à 50, juste derrière Anatole, qui est quand même soulagé de pouvoir se faire prélever le jour-même. Une cinquantaine d’autres personnes qui n’étaient pas arrivées assez tôt repartent dépitées… et les prélèvements n’ont pas démarré. Quand il m’a décrit le bordel dans la file – pas de vérification des ordonnances avant leur arrivée à la porte, pas de potelés pour empêcher les resquilleurs, pas de distribution dans la file de la fiche renseignement à remplir pour faire gagner du temps à l’intérieur… – j’ai eu envie d’aller leur proposer mes services d’optimisation des process et des flux. Gracieusement.

Anatole passe donc tout son après-midi dans une file d’attente en plein soleil, au milieu d’autres personnes pas toutes symptomatiques – mais toutes avec ordonnance, et finit par subir le prélèvement à 16h40, plus de 3h après son arrivée.

L’histoire se corse…

Si vous êtes en haleine et comptez savoir si oui ou non Anatole est positif, il faudra revenir plus tard. Parce que les résultats ne sont toujours pas tombés. Et l’ARS n’a d’ailleurs toujours pas appelé Anatole pour le prévenir qu’il était cas contact, non plus…

Pourtant, si on va sur les sites officiels, on lit ça :

Le texte complet ici

Examen dans les 24h et résultats dans les 24h suivantes… Ça fait rêver. La théorie est parfaite, mais dans la pratique…

Et pendant ce temps

Anatole a rappelé son médecin lundi dernier pour avoir un arrêt maladie le temps d’avoir les résultats, histoire de ne pas contaminer son lieu de travail « au cas où ». Il a l’arrêt jusque lundi prochain, mais il est « personne contact » pendant 14 jours après son dernier contact avec un positif, soit jeudi prochain. Mais sans l’appel de l’ARS pour lui signifier officiellement qu’il est personne contact, ni résultat positif pour lui confirmer qu’il doit continuer son isolement, il repartira bosser.

Et si les résultats arrivent plus tard… Il avisera en fonction. Parce que le laboratoire, qu’il a rappelé entre temps, lui a dit être débordé et que les résultats pourraient prendre 8 à 10 jours. Ubuesque.

Donc dépister – tracer – isoler, c’est super en théorie. Mais en théorie seulement. Dans la pratique, il n’y a probablement pas assez de personnel pour passer les appels aux personnes contacts, pas de moyens suffisamment bien pensés pour permettre la priorisation des dépistages dans l’ordre établi, pas de vérification de la bonne mise en oeuvre des préconisations de l’ARS par les laboratoires…

C’est déprimant. Mais c’est surtout inquiétant parce qu’on est forts en théorie. Et si la théorie dit ce qu’elle dit, c’est qu’il doit y avoir un impact non négligeable sur la propagation du virus.

Donc on est vraiment dans la merde.

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Photo by Wengang Zhai on Unsplash