Les mots me manquent

caricature charlie hebdo c'est dur d'être aimé par des cons
Édition spéciale

Vous pensez sans doute que j’écris sur inspiration immédiate, au regard des digressions permanentes de ces pages ou des épisodes. Pourtant non. Je réfléchis généralement assez longuement à l’angle de mes billets. Je fais même des recherches une fois l’angle trouvé, pour illustrer, confirmer, ou infirmer mes avis. Je suis loin du processus journalistique, évidemment, mais je vous assure, je bosse un peu quand même.

J’ai parfois du mal à tenir la ligne, à ne pas digresser au le fil de mes pensées, à respecter le sujet principal que j’avais prévu, vous l’aurez remarqué. Et d’autres fois, je change complètement d’angle parce que l’actualité percute de plein fouet ma paix intérieure.

Comme aujourd’hui. J’avais prévu un billet qui allait essayer de surfer sur cette limite pro et perso qui devient de plus en plus floue malgré la reprise « normale » du travail. Ou alors une analyse de comment les dystopies littéraires étaient loin du compte et nous ont mal préparé aux événements actuels. Celui-là, d’ailleurs, il me trotte dans la tête depuis plusieurs mois.

Mais l’actualité de vendredi soir et les réactions de samedi matin ont bouleversé mes plans.

Conversations

Comme j’ai eu l’occasion de le dire ici, je m’ouvre rarement sur des sujets « qui fâchent ». Je n’ai aucun problème à en parler avec des personnes de mon entourage quand on peut entrer en conversation et en débat, quand on peut échanger, expliciter, préciser sa pensée. Mais écrire (ou lire) une opinion sans ouvrir à la conversation me paraît une façon bien étrange de soutenir le dialogue que j’appelle de tous mes voeux.

Comme je le disais aussi toujours dans l’épisode 5 de cette saison, il y a sans doute un peu de peur d’être « trollée » aussi. Et de plus en plus. Ce serait malhonnête de le nier.

Je sors de ma réserve

Qui peut ne pas le faire ?

Vendredi soir, nous n’étions pas de célébration avant couvre-feu. D’abord parce que Bordeaux n’a pas de couvre-feu, ensuite parce qu’on venait d’arriver à Paris, et qu’on préférait savourer le début des vacances à l’hôtel – on adore les hôtels, Petit d’Homme et moi. Cher-et-Tendre allume donc BFM (oui, je sais, j’essaie de le faire s’arrêter, j’arrive pas) vers 22h, et nous plongeons tous les 3 dans l’horreur.

Je suis restée scotchée sur les infos – moi je regarde France Info – jusqu’à la prise de parole du président, que j’ai trouvé quand même bien ébranlé par cette histoire. Comme nous j’imagine. Et comme on peut à présent faire autre chose en regardant un streaming sur iPad, j’ai parcouru Twitter et les sites des médias, pour essayer d’avoir plus d’infos.

Ça suffit

Je ne reviendrai pas sur l’horreur de l’acte. Mais sur un point que je trouve trop passé sous silence, sauf par un politique d’un bord qui n’est ni extrême, ni le mien.

Le professeur devenu martyr de la République faisait ce cours sur la liberté d’expression tous les ans. Ça faisait partie de sa progression habituelle. Je ne sais pas si c’est au programme, la liberté d’expression – mais ça devrait. Et quand on vit en France, je connais peu d’illustrations de la liberté d’expression et du droit au blasphême aussi pertinentes que les caricatures.

Donc ce professeur, il faisait son travail, avec intelligence et sans doute passion de son métier. Et tous les ans, il ouvrait la discussion, échangeait avec ses élèves sur un cas concret, pour en faire des citoyens éclairés et responsables.

Sauf que cette année, il y a un parent à qui ça n’a pas plu. Ce parent s’en est ouvert sur les réseaux sociaux, en donnant le nom et l’adresse de ce professeur. Ce parent a sollicité – et le plus dingue, obtenu – le soutien d’une section locale de fédération de parents d’élèves. Cette section de fédération, dans une démagogie dogmatique exécrable, a essayé de faire pression sur la proviseur du collège, qui a soutenu son professeur. Cette fédération a apparemment donné encore plus d’ampleur au sujet sur les réseaux sociaux aussi.

Donc l’assassin, le terroriste, n’aurait jamais entendu parler de ce professeur sans ce parent d’élève. Ce père indigné qu’on apprenne à sa fille qu’on a le droit de ne pas être d’accord avec quelque chose et de le dire. Ce père outré qu’on apprenne à sa fille qu’il y a des opinions différentes… de celle de son père. Ce père qui n’a pas supporté qu’on puisse le critiquer, quoi, devant sa fille de surcroît.

Et maintenant ?

J’espère que ce père et que les responsables de la fédération en question seront inquiétés, poursuivis, et surtout condamnés. J’espère que tous ceux qui sur les réseaux sociaux ont amplifié et diffusé cette histoire en appelant à la haine et à la vengeance seront inquiétés, poursuivis, et condamnés. Parce que là, ce n’est pas la faute de l’algorithme de Facebook. C’est la faute des êtres humains bigots, étroits d’esprit, et violents. Ceux parmi nous qui pensent que des opinions méritent la mort. Ceux parmi nous qui pensent que seule leur propre façon de penser, de vivre, de croire, est valable, et que tous les autres doivent se soumettre ou mourir.

Soyons fou : j’espère qu’aucune voix médiatisée, des politiques aux intellectuels, ne laissera le moindre doute sur la condamnation absolue des agissements pas que du terroriste, mais du père en question. J’espère que le siège national de la fédération de parents d’élèves dont il est question non seulement condamnera les agissements de la section d’Eragny sur Oise, mais sortira de son giron ceux de ses adhérents qui ont fait pression pour que le prof soit sanctionné. J’espère que tous les collèges de France, privés ou publics, laïcs ou confessionnels, organiseront des conférences ou des cours sur la liberté d’expression en montrant les caricatures.

Ce week-end, j’ai eu mal à ma France. À mon humanité.

Mais ils ne passeront pas.

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Photo d’une une de Charlie Hebdo